Peut-on faire des démonstrations avec un ordinateur ?

Emmanuel Beffara

Laboratoire d’Informatique de Grenoble, Inspé de Grenoble

IREM de Brest, 19 mai 2026

Manifestement, oui

Démontrer avec un ordinateur ?

Deux choses à distinguer

Démonstration automatique

L’humain fournit l’énoncé, le programme démontre (ou réfute).

  • Calculer des valeurs de vérité : (V ∨ F) ∧ (F ∨ V ∨ F) → V
  • Appliquer des procédures de décision
  • Rechercher des démonstrations automatiquement

Démonstration assistée

L’humain construit la démonstration avec l’aide du programme

  • Écrire une démonstration dans un langage formel, la faire vérifier
  • Manipuler des démonstrations comme des objets
  • Programmer pour élaborer des démonstrations

Faut-il parler d’intelligence artificielle ?

  • La recherche de preuve s’est développée dans le mouvement de l’IA symbolique des années 1960 et 1970.
  • Les systèmes d’IA générative sont efficaces pour produire des choses vraisemblables, mais sont difficilement explicables.
  • L’association des deux peut produire de nouvelles démonstrations valides.

Le théorème des quatre couleurs

Théorème

Toute carte planaire peut être coloriée en au plus 4 couleurs de sorte que deux régions limitrophes soient toujours de couleurs différentes.

  • Conjecturé dans la deuxième moitié du XIXème siècle (Möbius, Guthrie 1852)
  • Plusieurs démonstrations partielles (Kempe 1879, Tait 1880, …)
  • Première démonstration complète publiée en 1976 par Appel et Haken.
    • Réduction à 1478 cas critiques
    • Énumération et vérification des cas par un programme en langage machine sur un IBM 370/168 (1200 heures de calcul)
    • Un certain émoi dans la communauté mathématique

  • Démonstration vérifiée formellement en 2005 par Gonthier et Werner.
    • Formalisée avec Coq, avec toute la théorie nécessaire
    • La validité des algorithmes d’énumération et vérification est formalisée
    • Reconnu comme un tour de force technique
  • Aucune démonstration sans ordinateur n’est actuellement connue.

Les ∞-groupoïdes

Une autre histoire de démonstration assistée par ordinateur  :

The unreasonable effectiveness of mathematical experiments : what makes mathematics work
Asvin Gothandaraman, 2025

Quelle validation des résultats mathématiques ?

  • La réputation des mathématiciens peut aider à faire accepter des résultats très techniques et difficiles à vérifier.
  • Plus les objets sont d’un haut niveau d’abstraction, plus l’intuition peut être trompeuse.
  • La possibilité de développer des arguments jusqu’aux axiomes et principes logiques reste un critère de validation.

Ce qui fait preuve

Les caractéristiques d’une démonstration

Les traits qui font qu’un argument est une démonstration mathématique  :

The four-color problem and its philosophical significance
Tymoczko, 1979

Ces idées se sont développées après les débuts de la démonstration assistée par ordinateur.

On est confronté à un nouvel aspect expérimental dans la pratique mathématique.

Petite histoire de la démonstration formalisée

Préhistoire

Avant l’ordinateur

‒300 Aristote syllogistique
‒300 Euclide démarche axiomatique
1666 Leibniz Calculus ratiocinator
1879 Frege Begriffsschrift
1910 Russell, Whitehead Principia Mathematica
1920 Hilbert problème de la décision
1931 Gödel théorèmes d’incomplétude
1934 Gentzen systèmes de déduction
1936 Church, Turing résultats d’indécidabilité
~1960 Curry, Howard correspondance preuve-programme

Les motivations derrière ces travaux  :

Euclide

Extrait d’une traduction française des Éléments d’Euclide

Frege

Exemple de démonstration dans le Begriffsschrift, 1879

Russell & Whitehead

Extrait des Principia Mathematica, 1910

Les assistants de preuve

Quelques outils marquants

1967 Automath De Bruijn première réalisation opérationnelle
1973 LCF Milner programmation de tactiques
1973 Mizar Trybulec style proche de l’écriture mathématique
1986 Isabelle Paulson adaptable à différentes logiques
1989 Coq Coquand, Huet extraction de programmes
2013 Lean De Moura ingénierie, passage à l’échelle

Il y en a beaucoup d’autres.

Ce qui change d’un système à l’autre  :

Ce sont tous des outils pour experts, il y a aussi des outils développés pour l’enseignement.

Pourquoi faire des démonstrations ?

La démonstration comme activité

Les rôles de la démonstration

Proof, explanation and exploration : an overview
Hanna, 2000

Types de raisonnement impliqués dans l’activité de démonstration  :

  1. déductif
  2. abductif
  3. inductif
  4. conceptualisation
  5. recherche de contre-exemples

Types de raisonnement impliqués dans une démonstration formalisée  :

  1. déductif

La démonstration en classe

Pourquoi démontrer en classe

  • statut des énoncés mathématiques
  • formes de validation pour des notions abstraites
  • compréhension des notions mathématiques

Comment enseigne-t-on la démonstration ?

  • par imitation de pratiques exemplaires
  • par des situations qui nécessitent l’étude logique systématique
  • par la transition progressive de l’argumentation et de l’explication à la démonstration

Processus de preuve et situations de validation
Balacheff, 1987

La transition de la fin du lycée au début du supérieur est une étape critique.

Des assistants de preuve pour enseigner

Différentes tentatives, dans le but de s’attaquer aux difficultés des étudiants  :

We already have some sense that proof assistants greatly diminish the need for verification and justification, but we know almost nothing of their potential contribution to other roles of proof, such as explanation, communication, discovery, and systematization, or how they now may become more relevant as pedagogical motivation for the learning of proof in the classroom.

Proof Technology in Mathematics Research and Training
Hanna, Reid & de Villiers, 2019

Quels sont les objectifs actuels de l’utilisation d’assistants de preuve dans l’enseignement ?

Utilisation des assistants de preuves pour l’enseignement en L1
Kerjean, Le Roux, Massot, Mayero, Mesnil, Modeste, Narboux & Rousselin, 2022.

L’interaction dans l’activité de démonstration

Une tâche de démonstration dans une situation d’enseignement implique idéalement  :

Ce serait une sorte de transposition de la pratique du mathématicien.

Proofs and refutations. The logic of mathematical discovery
Lakatos, 1976

Des questions de recherche

L’aspect linguistique de l’interaction

Types de langages

Impératifs

On donne des ordres (appelés tactique) pour construire et compléter la démonstration.

Déclaratifs
La démonstration est une suite d’assertions mathématiques accompagnées de leur justification.

Différents points de vue peuvent mener à différents choix  :

Validation pure

Assistants avec langages de tactiques élaborés (Coq, Lean…)

Validation et communication, passage à la preuve écrite

Assistants avec style déclaratif, langage naturel contrôlé (Mizar, Isabelle/Isar, Lean Verbose, Coq Waterproof, Lurch…)

Conceptualisation, conjectures, contre-exemples

HRL (Pease and Colton), QED-Tutrix (Richard) (intelligent tutors for learning)

Mais tout cela reste essentiellement du texte.

Exemple  : CoqIDE

L’interface standard de Rocq.

Exemple  : Rocq dans VSCode

Une variation sur la précédente, la même preuve avec des commentaires.

Exemple  : Lean verbose

Une bibliothèque pour Lean, pour se rapprocher de la langue naturelle.

Exemple avec Deaduction

Une interface à boutons sur Lean, conçue pour enseigner.

Categoriser les effets des assistants de preuve

Les aspects concernés

Les caractéristiques qui peuvent avoir un effet  :

Langage et mode d’interaction

la nature de ce que fournit l’utilisateur, le style impératif ou déclaratif, le nommage des objets, la possibilité d’écrire de énoncés mal formés…

Automatisation et assistance à l’utilisateur

bibliothèques mathématiques, sélection et application de règles logiques, gestion de la portée des variables, enchaînement des inférences et des calculs, nature des rétroactions

Structure des preuves et visualisation des états

point de vue local ou global, statut des énoncés, possibilité de créer des définitions et des lemmes

Observations

Proof assistants for undergraduate mathematics and computer science education : elements of a priori analysis.
Bartzia, EB, Meyer & Narboux, ongoing work.

Beaucoup de travaux restent à faire…

Pour conclure

En résumé…