Analyse d’une observation participante masquée
Fin 2024, j’ai eu l’occasion de prendre part au dispositif de participation citoyenne pour la sobriété numérique à Grenoble. Du point de vue de mes recherches sur les moyens d’enclencher une redirection écologique numérique, cette expérience était une opportunité intéressante. J’ai donc décidé de vivre l’expérience en tant qu’observateur-participant. Ce texte présente une analyse ethnographique située de mon expérience au sein du collectif formé, et propose des recommandations pour la réplication de ce genre de dispositif.
Pour cet article, le choix de l’écriture genrée alternée a été fait (formules genrées en alternance entre le masculin et le féminin).
Ce texte est la version condensée d’un article disponible dans sa version complète sur le lien cliquable.
1. Contexte
Le dispositif
Ce dispositif citoyen a été développé et porté par Françoise Berthoud, Camille Marie et Julie Delmas-Orgelet. Il s’inscrit dans Alt-Impact, un programme financé par les Certificats d’Economie d’Energie (CEC) et porté par l’ADEME, le CNRS et l’INIRA, dans le but d’accélérer et d’accompagner la sobriété numérique.
Le principe du dispositif citoyen était le suivant : proposer à 30 citoyens de la métropole grenobloise de se former aux enjeux de la sobriété numérique pour porter des recommandations aux élus de Grenoble Alpes Métropole (GAM), dans le but de faire évoluer leur schéma directeur sur le numérique. Le projet a été axé sur trois piliers : apprendre (sur les enjeux de la sobriété numérique), inventer (des mesures créatives pour la métropole) et débattre. En effet, plus qu’une simple consultation, l’enjeu était ici de former des citoyennes pour les rendre compétentes sur ces questions et pouvoir aussi faire résonner les débats sur ces thématiques dans leurs sphères personnelles. Un vrai engagement pour favoriser un débat démocratique large autour de la question de la sobriété numérique.
L’expérience s’est déroulée sur cinq séances en présentiel (dont une journée complète de lancement), une session zoom, et trois sessions de travail facultatives organisées par les participants eux-mêmes.

L’observation participante masquée
Lors de ce dispositif, j’ai décidé, avec l’accord des organisatrices, de réaliser une enquête par observation participante masquée. Dans cette posture, l’enquêteur agit sur son milieu d’étude. Le but de ce genre d’étude n’est pas de déceler le réel de l’intérieur, mais d’adopter le point de vue subjectif d’une personne au sein du milieu d’étude, en adoptant une posture réflexive sur les conséquences de sa présence. Il convient de relever les éléments factuels permettant de décrire toute la banalité d’une situation sociale, dans le but d’en dresser un tableau le plus clair et descriptif que possible, et de pouvoir en tirer des éléments d’analyse dans un second temps.
La position d’observateur masqué m’a fait découvrir la difficulté de l’enquête ethnographique. D’une part, parce qu’il s’agissait de ma première enquête ethnographique. D’autre part, j’ai découvert la difficulté de prendre des notes de façon masquée, ou même de ne pas tout noter et de devoir faire des rapports d’observation à 22h30 chez moi en sortant des sessions de travail, à essayer de me remémorer les verbatims, les interactions, mes impressions, etc. Ma prise de note a cependant été facilitée par le contexte du dispositif : nous étions souvent assis avec un carnet à la main, en tant que support d’apprentissage et de créativité.
La combinaison de la subjectivité et de la difficulté dans la prise d’informations fait de cette étude une expérience située, qui n’a pas vocation à être objectivée telle quelle. Elle pourra être comparée à d’autres études ethnographiques dans un contexte similaire ou couplée à des études plus quantitatives pour tirer des conclusions objectivantes. Ce type d’analyse n’est pas prévu pour cette enquête.
Enfin, le cadre informel de l’observation ainsi que le cadre de confidentialité posé en début de parcours lors du dispositif m’obligent à dissimuler certaines informations. Pour la suite du texte, aucune information identifiante sur les participantes ne sera mentionnée, et un grand soin sera accordé au fait de ne pas pouvoir identifier les comportements et verbatims individuels, même par les membres du collectif citoyen. Cela engendre de gros compromis sur le degré de détails délivrés. Par ailleurs, les verbatims sont des reconstitutions de dialogues et peuvent ne pas être exactement ceux exprimés par les participants.
Dans ce texte qui est la version condensée d’un article plus complet, les détails descriptifs du déroulé du dispositif ne sont pas présentés, et les parties suivantes présentent directement des points d’analyse.
2. Du numérique (éco)responsable à la sobriété numérique
Un enjeu fort du dispositif a été de dépasser le cadre consensuel du numérique (éco)responsable et de se placer dans celui de la sobriété numérique. Pour rappel, ces deux cadres conceptuels diffèrent fortement dans leurs présupposés. Voici un tableau dressant quelques différences axiologiques entre ces deux termes :
| Pour le numérique (éco)responsable… | Pour la sobriété numérique… |
| L’industrie du numérique a des « externalités négatives » qu’il faut chercher à réduire | Les impacts sociaux et environnementaux sont nécessaires à l’industrie numérique. C’est donc la production et la consommation qu’il faut réduire. |
| Les outils numériques sont neutres, et les conséquences dépendent des usages que l’on en fait. | Les outils numériques portent en eux un projet de société (de la performance, de la productivité, …). |
| La réduction des externalités négatives passe principalement par des changements de pratiques. | La réduction des impacts passe principalement par la réduction de la production et de la consommation, et du renoncement à la numérisation. |
Même si cette distinction paraît claire sur ce tableau, elle l’est beaucoup moins dans la pratique, et la ligne de front entre ces deux conceptions est souvent au cœur du débat lorsque l’on aborde la question de la critique du numérique.
Lors du dispositif, la distinction de ses deux cadres n’a à mon sens pas été posée assez clairement, ce qui a entraîné par défaut de nombreuses participantes à raisonner dans le cadre du numérique (éco)responsable par défaut, puisque c’est celui qui domine dans la société occidentale actuelle lorsque l’on aborde la critique du numérique. Ce cadre conceptuel est soutenu par la plupart des médias, et même des lobbys de la tech. Ainsi, bien que nous débattions sur les mêmes sujets, les axiomes sur lesquels nous nous basions n’étaient parfois pas les mêmes, ce qui menait à de forts débats de fond.
J’illustre ce propos par trois situations vécues lors du dispositif.
- Tout d’abord, lors de la présentation du schéma directeur numérique actuel de GAM, l’élu et le responsable numérique ont partagé une statistique qui a donné à l’assemblée du grain à moudre : 45 % des habitants de la métropole sont éloignés du numérique, dont 10 % pour des problèmes d’alphabétisation, 15 % par difficulté avec les outils numériques et 20 % par désintérêt. La discussion s’est focalisée sur l’égalité d’accès au numérique et les possibilités pour permettre à ces personnes « d’aller vers » le numérique pour reprendre les termes de GAM. On était alors complètement dans le numérique responsable. Une participante essaye enfin : « Je pense que les 20 % de désintéressées sont une force, et que c’est elles qui doivent nous en apprendre sur la sobriété », et Françoise de répondre haut et fort : « Ah enfin ! » Le débat autour de cette statistique et de la réponse à y apporter a suivi jusqu’à la fin du dispositif, avec la tension entre d’une part favoriser l’égalité d’accès pour l’inclusion numérique (numérique responsable), et d’autre part faciliter la vie des non-numérisés pour ce qu’on pourrait appeler une « inclusion non-numérique » (sobriété numérique).
- Dans les mesures proposées par les citoyens dans leur rapport final, certaines étaient selon moi plus assimilables au paradigme de numérique responsable que de la sobriété numérique. Des mesures pour favoriser le recyclage des déchets électroniques : on considère ici qu’il faut limiter les impacts, sans réelle prise en compte de l’effet rebond. Une mesure retirée portait sur le « prêt inconditionnel de matériel numérique aux écoliers » pour en favoriser l’égalité d’accès. Une autre propose un « réseau Wifi métropolitain dans les lieux publics » : même si le wifi consomme moins d’énergie que le réseau mobile, l’effet rebond lié à l’explosion du nombre de routeurs n’est pas pris en compte. « Encadrement des pratiques par l’accès au numérique », présupposant que le fait de connaître les outils et de savoir les manipuler facilite le détachement (ce qui est une méconnaissance de la sociologie des techniques). Toutes ces mesures, qui peuvent être entendables pour favoriser l’égalité, s’enlisent à mon sens dans l’impasse d’aller vers la poursuite de la société numérisée, en favorisant un déploiement institutionnel, sans s’attaquer à la réduction de l’impact.
- Enfin, un cas plus concret autour d’une mesure que j’ai proposée : établir une charte interdisant l’usage de l’IA dans les services numériques de la métropole. Un participant vient débattre de la mesure avec moi. Après la petite assertion fataliste (« je ne pense pas qu’on puisse vraiment faire quelque chose contre l’IA »), il m’explique qu’il est informaticien, et que l’IA peut avoir des applications très positives, notamment pour l’environnement ou la santé. C’est à mon sens sur ce cas précis que l’on touche à un point crucial de la sobriété numérique : elle s’oppose à la logique du IT for Green, qui défend le numérique pour ses impacts positifs sur d’autres secteurs. La sobriété numérique ne remet pas en cause les possibles impacts bénéfiques du numérique. Elle stipule cependant que son expansion par effets rebonds fait exploser les impacts négatifs et qu’il faut réduire la production et la consommation, en renonçant à la numérisation. Bien sûr, il y a des arbitrages à faire, et il faut essayer de renoncer d’abord aux applications que l’on juge peu importantes pour la société, mais la cessation de l’expansion numérique doit passer par certains renoncements de bénéfices qui lui sont associés. Un autre participant vient m’appuyer : « J’adore coder, mais si ça tue des gens, je vais arrêter. »
Cette partie nous a permis de décrire un mécanisme ayant influencé la rédaction du rapport final du dispositif. Dans la partie suivante, nous analysons l’ensemble du dispositif citoyen sous le prisme de la sociologie de la traduction.
3. La mise en pratique d’une sociologie de la traduction
La sociologie de la traduction
Dans la théorie de la sociologie traduction, Callon, Akrich et Latour [1] proposent un modèle descriptif des interactions d’acteurs au sein d’un réseau (qu’on pourra appeler système socio-technique). Dans notre cas, le système socio-technique étudié est la numérisation de la métropole grenobloise. Ce modèle stipule que lors d’une innovation au sein du système socio-technique, les différents acteurs humains et non-humains (qui doivent être considérés symétriquement) suivent les étapes suivantes :
- Problématisation : les acteurs définissent et coconstruisent une problématique commune : c’est l’entre-définition. Cette problématique part d’une controverse autour duquel le fait est défini par négociation entre acteurs sur la situation. Dans le cas de notre dispositif, il s’agit des impacts sociaux et environnementaux de l’expansion de la numérisation. Cette phase est une discussion entre acteurs pour définir un point de passage obligé (PPO). Le PPO correspond à une nouvelle configuration du réseau socio-technique, qui peut être provoquée par l’ajout d’une technologie, un retrait, une nouvelle façon de faire, l’ajout d’un acteur, etc. Goulet et Vinck proposent en 2012 la notion de point de passage à éviter [2] (PPE), qui définit un réarrangement du réseau qu’il faudrait éviter. La problématisation est déjà une négociation entre les acteurs pour définir un PPO, ou des PPE communs. Dans notre cas, un point de passage à éviter serait une métropole encore plus numérisée qu’elle ne l’est aujourd’hui.
- Intéressement : les acteurs essayent de mobiliser les acteurs pour les inciter à aller vers un PPO. Cette étape nécessite donc de la part des différents acteurs de s’intéresser à de nouveaux liens et de se défaire de leurs attachements. Dans notre cas, il faut que les acteurs de la métropole grenobloise puissent se détacher de l’idée que l’expansion de la numérisation est forcément bénéfique pour la métropole.
- Enrôlement : les acteurs se mobilisent réellement pour expérimenter un réarrangement du système socio-technique. Cette expérimentation est là aussi une négociation entre acteurs, puisque chaque réarrangement mobilise différents acteurs en interaction qui doivent se coordonner. Cette négociation est menée par les porte-paroles des différentes entités. Dans notre cas, il s’agirait par exemple de la mise en place d’une des mesures proposées par le collectif citoyen. Prenons l’exemple de la mise en place d’une « journée de la sobriété numérique » dans la métropole grenobloise. La négociation se ferait entre les agentes de GAM, les associations et entreprises partenaires, les futurs participants, les lieux d’accueil, la météo,… et la négociation porterait sur le nombre d’activités proposées, les messages politiques apportés, la date et les lieux d’ateliers, le nombre de participantes, etc.
- La mobilisation des alliés : le but est de généraliser un réarrangement de petite échelle vers une plus grande échelle. Cela est challengeant sur le plan technique et social. Dans notre cas, il s’agirait de faire passer la sobriété numérique du stade expérimental du dispositif citoyen au cadre global dans le but d’étendre le concept à l’entièreté du bassin grenoblois.
Dans ce modèle, il est à noter que la complexité de tout réseau socio-technique empêche la négociation de tous les acteurs sur un même pied d’égalité. C’est en cela qu’un rapport de force apparaît, laissant plus de place dans la négociation à certains acteurs par rapport à d’autres. Ainsi, dans notre cas autour de la sobriété numérique à Grenoble, on pourrait dire que les élus de GAM ont une voix potentiellement plus influente que les mineurs de cobalt permettant la fabrication de puces dans la négociation.
Cette négociation concerne des acteurs à la fois humains et non-humains, qui négocient ensemble. Les entités ne pouvant pas toujours dialoguer directement, cette négociation doit passer par de la traduction entre les différents acteurs. Dans notre cas, on pourrait par exemple considérer que les appareils numériques forment un groupe d’intérêt (un groupe d’acteurs) non-humain. Il existe donc des moyens de traduction entre les appareils numériques et les humains qui les utilisent. Du côté des humains, on peut par exemple penser aux informaticiennes qui traduisent les besoins humains aux machines, ou encore aux agents de secrétariat qui, par le biais de logiciels de gestion, traduisent des demandes humaines (de rendez-vous, de compte rendu de réunion, etc.) pour les amener dans un langage compréhensible par le processeur. Du côté des machines, on peut penser aux interfaces de logiciels qui permettent à un humain de comprendre plus fluidement les attentes lors de l’interaction homme-machine, ou encore aux algorithmes d’IA générative conversationnelle qui s’expriment dans un langage humain pour permettre à l’utilisatrice de comprendre le résultat du calcul effectué par le calculateur. Ainsi, la traduction se fait symétriquement entre les humains et non-humain, mettant en parallèle informaticiens et agentes de secrétariat d’un côté, puis interface graphique et IA conversationnelle de l’autre.
Mise en pratique
Lors de la quatrième session de travail du dispositif, Thomas et Tim (intervenants) sont venus animer une activité originale. Après un petit échauffement ludique, ils nous ont présenté une proposition de projet : un ensemble de mesures à soumettre à GAM pour leur schéma directeur pour la sobriété numérique. Cette proposition était très structurée et faisait apparaître un plan budgétaire pour financer les mesures mises en place. Le cœur de l’activité consistait à se diviser en quatre groupes pour réaliser un jeu de rôle. Les « citoyens », les « élues locales », les « conservateurs » et les « acteurs privés » seront incarnés par notre collectif pour une mise en débat fictive sur la mesure proposée. Chaque groupe devait dialoguer avec les trois autres pour faire évoluer la proposition en tissant des alliances, en marquant des lignes d’accord et de désaccord, en faisant des concessions, en faisant pression, etc. Une fois ces discussions terminées, une session plénière était organisée pour conclure sur la proposition finale amendée.
Ici, nous retrouvons une mise en scène incarnée de la théorie de l’acteur-réseau décrite plus haut. Les participantes exprimaient une traduction du point de vue des différents groupes sociaux et la négociation portait sur la modification de l’expansion numérique dans la métropole. À première vue, cette négociation simulée est un bon moyen de faire dialoguer les différents acteurs du réseau, pour fluidifier la convergence vers le PPO (l’arrêt de l’expansion numérique).
Cependant, je pense rétrospectivement que tenir ce débat incarné au sein du dispositif citoyen a été préjudiciable pour plusieurs raisons :
- D’une part, la traduction de la position des quatre acteurs (hors « citoyens ») était souvent empreinte de préjugés et de simplifications. Les postures étaient souvent caricaturales et ont très souvent permis de sortir du cadre de parole défini au début du dispositif. Ainsi, le débat ne reflétait pas la position réelle de ces acteurs.
- Uniquement quatre acteurs ont été représentés, et il s’agissait de quatre acteurs humains. Une négociation réelle sur cette question mobilise beaucoup plus d’acteurs humains et non-humains dans la négociation.
- Enfin, je pense que le dispositif ne devrait pas anticiper le débat qu’il va proposer au réseau socio-technique, mais doit toujours se limiter à incarner son propre rôle. En effet, l’anticipation de la position d’autres acteurs (notamment sur les questions budgétaires) a fait entrer les participants dans des considérations très court-termistes dans les mesures qu’ils allaient proposer réellement par la suite. Cette anticipation de la réaction des acteurs humains sans prise en compte d’autres acteurs (les limites planétaires, les appareils numériques, les chaînes de valeurs globales, etc) bride l’imaginaire sur la nécessité d’enclencher une désescalade numérique et participe au maintien d’un statu quo sociétal mortifère.
Finalement, le rôle du dispositif devrait plutôt être au cours des sessions de : 1) problématiser par l’apport de connaissances sur la sobriété numérique, 2) intéresser les acteurs du réseau socio-technique en proposant des mesures autour de la sobriété numérique. Une fois ce travail réalisé, la proposition du schéma directeur sur le numérique par GAM permet de lancer une phase d’enrôlement (3), et le suivi de ces mesures par le dispositif citoyen permet de les inclure dans les négociations de mise en pratique (c’est ce qui est fait actuellement par le travail de suivi des animatrices et des citoyens). La phase de mobilisation des alliés (4) (généralisation de la sobriété numérique à Grenoble) reste lointaine et incertaine.
La numérisation comme acteur du réseau
Pour clore ce chapitre, j’aimerais proposer de voir l’acteur non-humain « numérisation » comme ayant fait partie des négociations tout au long du dispositif. Lorsque des participantes me disaient « Je ne pense pas qu’il faille aller à l’encontre de la modernité », ou bien « Je ne pense pas qu’on puisse vraiment faire quelque chose contre l’IA », je voyais la traduction d’une position tenue par la numérisation, et non un point de vue intéressé des individus. Ainsi, je propose dans cet article de voir les imaginaires véhiculés autour de la tech (qui « doit arriver », contre laquelle il ne faut pas s’opposer, qui n’est ni bonne ni mauvaise, qui incarne le progrès) comme une traduction de la volonté d’expansion de la numérisation. Les débats autour de la sobriété numérique proposent un détachement à l’expansion de la numérisation.
Dans leurs modèles de la sociologie de l’innovation par le retrait, Goulet et Vinck [2] prennent l’exemple du passage à l’agriculture sans labour pour illustrer le processus de détachement. Selon eux, l’association centrifuge en serait la première étape : « par la construction de nouvelles associations entre les entités mises en retrait (labour et charrue) et d’autres entités auxquelles l’agriculteur n’est pas lié, ou ne veut pas ou plus être lié. » Dans l’esprit de ces travaux, il me semble qu’il serait important pour la sobriété numérique d’associer l’acteur « numérisation » à une dynamique d’expansion qui ne profite pas aux humains [3], puisqu’elle ne servirait qu’à entretenir une fuite en avant destructrice et vide de sens.
4. Conclusion et recommandations
Conclusion
L’observation participante masquée, qui était une première pour moi, ne permet pas d’établir de conclusion scientifique sur une sociologie de la politisation de la sobriété numérique, mais a permis de dresser quelques notes d’analyse sur une expérience située. Nous avons pu identifier un mécanisme ayant eu une influence sur les propositions portées : le manque d’adhésion au cadre conceptuel de sobriété numérique. Nous avons enfin décrit le dispositif sous le prisme de la sociologie de la traduction, en montrant la sur/sous-représentativité de certains acteurs dans le débat autour du point de passage à éviter (l’expansion de la numérisation de la métropole grenobloise).
Recommandations
Le dispositif citoyen pour la sobriété numérique de Grenoble était le pilote d’une série de dispositifs sur la même thématique qui seront portés par Alt-Impact dans plusieurs autres villes de France. Ayant été participant de la version pilote, je propose quelques recommandations venant « de l’intérieur » pour faire évoluer le dispositif sur les versions suivantes :
- Comme souligné par beaucoup de mes collègues du collectif citoyen, il serait pertinent de définir une session de travail sur la mise en fond et en forme du rapport. En effet, l’auto-organisation en intersession n’a pas été favorisant pour la participation de toutes et tous.
- Dans la même lignée, je recommande de ne pas attaquer le listage de propositions pêle-mêle en fin de session 3. Je recommanderais plutôt de prévenir les participantes dès la session 2 qu’elles devront fournir ce travail et de les inciter à réfléchir à des mesures chez elles. Ce travail de réflexion individuelle long est selon moi essentiel pour apporter de la profondeur au dispositif, et il était absent de la version pilote.
- De même, il faudrait réussir à mieux encadrer le passage de la phase d’idéation à la phase de rédaction pour éviter le biais d’ancrage. Une chose à éviter selon moi est la proposition écrite d’une première proposition, comme celle présentée par Thomas et Tim lors de la session 4. Cela a trop fortement ancré la forme de notre rapport final.
- Je recommanderais aux futurs animateurs d’insister dès la journée d’accueil sur les différences majeures entre les cadres conceptuels de sobriété numérique et de numérique (éco)responsable. Cela n’a pas pour but d’éviter l’apparition de certaines mesures problématiques, mais permettra d’éviter des confusions et d’amener plus de profondeur aux débats d’idées par la matérialisation de ces deux cadres.
- Dès le début du dispositif également, et dans la lignée des efforts remarquables faits sur l’instauration d’une membrane de confiance et d’un cadre de parole rassurant et bienveillant, je propose de faire un rappel pour désamorcer les propos jugeants, culpabilisants ou stigmatisants envers certaines pratiques numériques. Il conviendrait de rappeler que la numérisation touche tout le monde, de façon plus ou moins prononcée, avec des formes très différentes selon les individus et les groupes sociaux, et qu’il ne faut pas stigmatiser certaines pratiques (exemple : l’utilisation de réseaux sociaux chez les jeunes, les parents qui exposent leurs enfants aux écrans, etc). Les propos dans les débats et les mesures apportées doivent prendre en compte l’héritage des pratiques actuelles sans jugement.
- Lors des débats, et notamment lors du jeu de rôle, le cadre de bienveillance et d’égalité d’accès à la parole n’a pas été assez respecté. Je recommande de ne pas laisser uniquement les participants être garants du fonctionnement de ce cadre, mais d’inclure aussi les animatrices dans la co-responsabilité pour lisser ces inégalités.
- Enfin, sans être en capacité de me prononcer sur une alternative à adopter, je propose de revoir totalement la session de mise en débat lors du jeu de rôle mettant sur un pied d’égalité le collectif citoyen, des « conservatrices », des acteurs privés et la collectivité territoriale. En effet, cela n’est pas représentatif de la situation réelle et a pour conséquence de brider l’imaginaire des idées proposées. Bien que ce jeu soit instructif sur les jeux de négociations en aval du dispositif, je pense qu’il n’est pas du ressort du collectif citoyen d’anticiper les négociations et de s’auto-censurer, avec en plus des incarnations souvent emprises de préjugés. Le dispositif citoyen devrait émettre une proposition qui reflète sa position, pour laisser ensuite proposer ce débat aux différents acteurs socio-politiques.
- De même, il serait préférable de ne pas autant insister sur la notion de coût d’une mesure à mettre en place. Cette prise en compte ramène les idées des participants à des considérations court-termistes. Lors de la phase d’idéation, il est pertinent de remettre en cause des mesures qui paraissent hors-sol et impossibles à mettre en place. Cependant, ces objections ne doivent pas se baser uniquement sur le critère budgétaire et ne doivent pas brider l’imagination pour autant. La question du coût fait partie du processus de négociation qui aura lieu en aval du dispositif.
[1] Akrich Madeleine, Callon Michel, et Latour Bruno, Sociologie de la traduction: textes fondateurs. Paris: Presses des Mines, 2013.
[2] F. Goulet et D. Vinck, « L’innovation par retrait. Contribution à une sociologie du détachement », Revue française de sociologie, vol. 53, nᵒ 2, p. 195‑224, juin 2012, doi: 10.3917/rfs.532.0195.
[3] Sur ce point, voir en cela le phénomène d’effet réseau, expliqué notamment dans F. Lopez, À bout de flux. Editions Divergences, 2022
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