Numérisation comme modificateur sociétal du rapport au temps

Quand politiser le numérique prend trop de temps…          

Lors de mes travaux de thèse, je me suis mis à la recherche de publics sur lesquels je pourrais enquêter et expérimenter. Le but était de passer du temps en observation ethnographique au sein de plusieurs organisations, pour comprendre leurs attachements aux outils et pratiques numériques auxquels ils avaient recours, ainsi que les verrous qui les empêchaient d’y renoncer. Je voulais comprendre quels outils ils utilisaient, à quelle fréquence, comment, pourquoi, qu’est-ce qui les avaient menés à utiliser ces outils, qui avait décidé, est-ce qu’il leur était déjà venu à l’idée de s’en détacher ? Et si oui, par conviction, ennui, frustration, emprisonnement, sensation d’impuissance, manque de compétences ? Avaient-ils réussi ? Quels étaient les blocages ? Cette partie de l’étude était censée être confortable pour eux, puisqu’elle ne nécessitait pas de travail actif de leur part, juste une observation de mon côté, et quelques entretiens à réaliser (1h de temps à m’accorder pour quelques membres de l’organisation).

Mais le protocole ne s’arrêtait pas là : j’ai proposé aux organisations contactées de poursuivre dans un processus de politisation de leurs pratiques numériques. Concrètement, il s’agissait pour les membres volontaires de l’organisation de participer à une sorte de convention citoyenne du numérique pour leur organisation. Quatre ateliers d’environ 1h30 (répartis sur plusieurs semaines), pour comprendre les impacts du numérique, les alternatives qui existent, pour comprendre leurs propres attachements, et imaginer un avenir de l’organisation avec une place du numérique souhaitable pour eux. Devait s’en suivre à débat permettant de trancher quels outils et pratiques conserver, lesquels abandonner, lesquels transformer, etc… Et bien sûr, suite à ce débat, mettre les décisions en pratique.

Le premier type d’organisation ciblé a été des éco-villages. Après quelques non-réponses, j’ai demandé à une chevrière que je connaissais si ça pouvait intéresser son lieu, et elle m’a vite répondu que oui à la suite d’un sondage auprès des habitants. Ce hameau est structuré administrativement par une association, donc la raison d’être mentionne explicitement la volonté « d’expérimenter » une transition écologique, sociale et relationnelle, le terrain parfait pour faciliter l’acceptation de ma proposition. Lorsque je me suis rendu sur place pour présenter plus en détails le projet, toutes et tous étaient intéressés par la démarche. Mais il y avait un problème : le nombre d’heures requises. Il a fallu négocier la durée des ateliers alors même qu’ils n’étaient pas encore créés. Une grosse partie du temps de réflexion a été consacré à la question de l’investissement temporel. Nous sommes arrivés à un consensus de faire 2 ateliers de 2h, en fusionnant les ateliers deux par deux.

Sur le moment, je n’ai pas été surpris : même dans un éco-village axé sur la décroissance, chacun a du travail, et même si la question du numérique intéresse, ce n’est pas la priorité n°1. Finalement, ils faisaient aussi cela en partie pour m’aider dans mes recherches.

J’ai cherché d’autres terrains d’expérimentation en parallèle. Des mairies ? Une seule m’a répondu sur une dizaine de mails envoyés. Le maire intéressé m’a finalement fait part de son incapacité à mobiliser des employés pour cette étude. Alors est venu la question intéressante du terrain d’expérimentation en école primaire. Avec mon directeur de thèse, nous avions déjà relevé de nombreux travaux qui parlent de la question du risque des technologies numérique pour les enfants. Et j’avais déjà eu de nombreuses conversations très intenses émotionnellement avec des parents et des professeurs ou instituteurs qui ne savait plus comment aborder cette question avec les élèves. Je pensais faire sensation avec mon protocole de renoncement au numérique.

Sur une vingtaine de directeurs d’école contactés, je n’ai eu qu’une seule réponse : une institutrice dont la directrice avait forwardé mon e-mail à la dizaine d’instituteurs de cette grande école. Avant même la fin de la présentation de ma proposition qui devait inclure les élèves, l’institutrice et les parents d’élèves, la discussion s’est transformée en négociation sur le temps requis. L’institutrice était persuadée, sûrement à raison, que des parents d’élèves ne pourraient en aucun cas se rendre régulièrement à l’école après une journée de travail. L’expérience avait été faite selon elle dans une autre école où une institutrice avait proposé des mini-conférences d’après classe aux parents sur les impacts du numérique chez les enfants. L’engouement et les encouragements s’étaient soldés par une participation de moins de dix personnes par session selon elle.

Encore une fois, je me dis que ce protocole n’intéresse que moi. Que penser la place du numérique dans notre société plaît aux gens, mais que suivre le protocole expérimental d’un doctorant ne fait pas rêver.

 

… Ou quand prendre le temps est structurellement impossible

Mais en y réfléchissant bien, je me dis que cette question du temps disponible est en fait un point crucial de nos attachements au numérique. Dans un monde numérisé qui va à une certaine vitesse, ce n’est pas tant la dénumérisation qui pose problème, mais le décalage du rapport au temps avec le reste de la société. Nous le savions déjà de part nos recherches, les technologies numériques sont facteurs d’effets rebonds énormes, en ce sens que l’efficacité qu’elles permettent n’induit pas une réduction des efforts à fournir pour une demande constante, mais au contraire permet de fait un appel d’air à la croissance, nous faisant ainsi encore plus travailler, en demandant plus d’énergie, en impactant encore plus notre planète, etc. Et c’est cette accélération littérale de nos vies qui, en partie, nous empêche de repenser sereinement à une désescalade numérique. Nous n’avons pas le temps de politiser le renoncement, au risque de se faire larguer par le train qui avance. Un largage de train qui serait brutal, en cela qu’il aurait des répercussions graves sur nos vies : perte d’emploi (et donc de subvenir à ses besoins) et de liens sociaux.

Je me rappelle avoir moi-même expérimenté ce décalage de rapport au temps dans la cadre même de mes activités de recherche, au début de ma thèse. J’avais voulu éviter la sur-numérisation de ma pratique de recherche pour que celle-ci soit cohérente avec son sujet. Ainsi, j’avais en tête de tenir un carnet de citations, un agenda papier, mais aussi et surtout de mener ma recherche bibliographique en bibliothèque, et de rédiger mes idées sur papier. Ces derniers points ont été impossible pour deux raisons : la première étant que de nombreuses sources ne se trouvent qu’en ligne. La deuxième et peut-être la plus problématique étant que j’étais trop lent. Mener une thèse au XXIème siècle suppose de lire des centaines d’articles en ligne, de se tenir informé de l’actualité scientifique des derniers mois ou dernières semaines, de consulter des initiatives, leurs sites web, d’aller voir le profil Linkedin de tel chercheur, d’écrire vite, etc. Dénumériser la recherche au XXIème siècle a pour conséquence l’exclusion du monde scientifique et une lenteur qui n’est pas permise.

 

Le temps comme verrou au changement

Je retourne voir mon directeur de thèse, qui me propose de demander à une connaissance qui travail dans l’aide aux mineurs non accompagnés si mon protocole l’intéresserait. Il me rapporte que cette personne a de gros problèmes avec des logiciels de gestion qui leurs sont imposés mais qui sont très inefficaces : ils ne retrouvent jamais la bonne info au bon endroit, ça leur demande un temps fou de gestion de données pour des bénéfices peu perceptibles. La personne doit faire des « tickets » lorsqu’elle a une difficulté, mais la situation est souvent tellement urgente qu’elle doit se débrouiller autrement, et elle s’est remise à rédiger les fiches de suivi en papier pour s’assurer que les personnes qui suivront la prise en charge aient bien les infos. En résumé, de grosses frictions avec la sphère numérique, de mon point de vue un contexte idéal pour l’enquête sur les attachements. Mon directeur me précise que s’il lui demande, ça serait pour la partie d’enquête seulement, pas sur le changement de pratiques et la politisation du renoncement. Ces personnes travaillent déjà beaucoup trop, sont  « censées finir à 18h mais partent à 19h30 », elles n’ont pas le temps. Ces personnes sont donc prisonnières d’un système numérique aliénant, sans possible échappatoire. Si l’on considère que la prison s’appelle « capitalisme », que la grille de la cellule à été construite par les GAFAM et autres industriels de la tech, il convient alors de nommer les gardiens de porte : l’un d’eux s’appelle le temps.

Enfin, il est à noter que l’articulation entre temps disponible, rapport au temps et à la vitesse, et agitation économique va de soi. Lorsque l’on n’a pas le temps, que l’on est bousculé par nos mille choses à faire, le quotidien passe à une vitesse ahurissante. Et dans cette frénésie, il faut consommer pour tenir. Concrètement, nul n’a de temps pour se débrouiller par soit même, tester et rater, subvenir à ses propres besoins. Il faut consommer car c’est plus pratique pour aller vite, c’est arrangeant et efficace. Au contraire, lorsque l’on a du temps (et les moyens), le temps passe plus lentement. On peut errer quelques fois, faire des choses inutiles ou inefficaces, dialoguer avec ceux et celles qui ont aussi du temps. La liberté du temps devrait être considérer comme une clé pour initier de vrais changements. Un exemple flagrant a été le confinement de 2020. Lorsque les gens (les moins précaires) ont eu le temps (de réfléchir, de faire, de ne rien faire), ils ont parlé de « pause dans le temps », de « moment hors du temps », et surtout, ils ont changé de métier, ils ont fabriqué leur pain, ils ont vu leurs familles, ils ont pris des décisions importantes dans leurs vies.

C’est donc ainsi que je me suis rendu compte que la question du temps disponible, et de notre rapport au temps est tout à fait cruciale à considérer lorsque l’on s’intéresse aux leviers à la politisation du numérique, et aux changements de pratiques. Je n’ai à l’heure actuelle aucune recommandation à formuler pour transformer ce verrou en levier, mais c’est une dimension que intégrerai dès à présent dans mon analyse des verrous socio-techniques.